Port-au-Prince — La victoire 4-1 de la sélection haïtienne face à la République dominicaine ne s’est pas limitée au terrain. Une déclaration attribuée au Grenadier Wilson Isidor, affirmant « Hispaniola, c’est Haïti. Ici, c’est Haïti », a suscité une vive polémique et relancé le débat sur l’histoire, la toponymie de l’île et les relations entre les deux pays.
Pour certains observateurs, ces propos pourraient être interprétés comme une remise en cause de la souveraineté dominicaine. Une telle lecture mérite toutefois d’être replacée dans son contexte historique, estime Nyrvah Florens Bruno, présidente de SAAS, analyste politique et écrivaine, dans une réflexion consacrée à cette polémique.
Haïti, une appellation ancrée dans l’histoire de l’île
L’auteure rappelle que le nom Haïti, adopté officiellement par les dirigeants de l’indépendance en 1804 sous la forme « Hayti », renvoie à une appellation présentée comme autochtone et associée à l’île avant la colonisation européenne.
Des documents historiques ont également utilisé différentes formes de cette appellation pour désigner l’île. La Bibliothèque nationale de France conserve notamment une carte de 1805 intitulée « Hayti ou île St-Domingue », tandis que d’autres documents historiques font référence à l’« île d’Haïti ».
Cette réalité ne signifie toutefois pas que l’île n’a porté qu’un seul nom. Au fil des siècles, elle a notamment été désignée sous les appellations La Española, Hispaniola, Saint-Domingue ou Santo Domingo, selon les périodes historiques, les langues utilisées et les autorités qui l’administraient.
« Haïti espagnol » en 1821
La réflexion revient également sur un épisode historique moins souvent évoqué. En 1821, après la rupture de la partie orientale de l’île avec la domination espagnole, le nouvel État proclamé par José Núñez de Cáceres porta le nom de « Haïti espagnol » (Haití Español).
Quelques mois plus tard, en 1822, le président haïtien Jean-Pierre Boyer étendit l’autorité de l’État haïtien sur la partie orientale de l’île. Cette période prit fin avec la séparation dominicaine de 1844 et la naissance de la République dominicaine.
Pour Nyrvah Florens Bruno, ces éléments montrent que le terme Haïti appartient également à l’histoire toponymique et politique de l’ensemble de l’île, même si son usage contemporain désigne la République d’Haïti.
Histoire et souveraineté : deux notions à distinguer
La polémique actuelle doit néanmoins, selon elle, distinguer clairement la mémoire historique de l’île et la souveraineté des États contemporains.
Aujourd’hui, l’île est partagée entre deux États souverains : la République d’Haïti et la République dominicaine. Une appellation historique ou une ancienne carte ne constitue pas, en elle-même, un fondement juridique permettant à un État de revendiquer le territoire de l’autre.
À l’inverse, la souveraineté actuelle de la République dominicaine n’efface pas les différentes appellations historiques utilisées pour désigner l’île au cours des siècles.
Dans cette perspective, l’emploi de l’expression « île d’Haïti » dans un contexte historique ou culturel ne saurait automatiquement être assimilé à une revendication territoriale. Une telle interprétation nécessiterait de démontrer une volonté politique explicite de contester les frontières ou la souveraineté dominicaine.
Une déclaration sportive au cœur d’une controverse politique
La phrase attribuée à Wilson Isidor peut ainsi être perçue comme provocatrice ou maladroite, particulièrement dans un contexte marqué par une histoire complexe et parfois conflictuelle entre Haïti et la République dominicaine.
Cependant, estime l’auteure, transformer cette déclaration en une prétendue doctrine d’annexion territoriale reviendrait à aller au-delà de ce que les propos rapportés permettent, à eux seuls, d’établir.
La question centrale demeure donc celle de l’interprétation : s’agit-il d’une référence à l’histoire et à l’identité haïtienne, d’une provocation dans le cadre d’une rivalité sportive ou d’une véritable prise de position politique ? Sans éléments supplémentaires permettant d’établir une intention territoriale, il convient de rester prudent.
Ne pas effacer l’histoire, ni l’instrumentaliser
Pour Nyrvah Florens Bruno, trois réalités doivent être distinguées : la République d’Haïti est souveraine, la République dominicaine est souveraine et Haïti est également une appellation historiquement associée à l’île.
Les frontières contemporaines définissent les États sans pour autant effacer l’histoire des territoires. Mais, inversement, l’histoire et la toponymie ne suffisent pas à modifier les frontières internationales actuelles.
La polémique autour de la déclaration attribuée à Wilson Isidor invite ainsi, selon l’analyste, à faire la distinction entre mémoire historique, identité, toponymie et revendication politique.
« Avant de condamner un mot, il faut donc distinguer la mémoire historique, la toponymie et la revendication politique », soutient-elle, appelant à replacer le débat dans son contexte historique plutôt qu’à l’inscrire automatiquement dans une logique de confrontation entre les deux peuples.
Nyrvah Florens Bruno
Présidente de SAAS — Analyste politique | Écrivaine

